AVENTURES AVEC LA CSST
Histoires de perdants
André Synnott, agent de location, OMHM

 

« Il y a quelque chose de pourri au royaume du Danemark »
Shakespeare, Hamlet

Et pas seulement au royaume du Danemark ! Dans son chef-d’œuvre satirique Knock ou le Triomphe de la médecine, Jules Romains fait dire à son personnage : « Tout homme bien portant est un malade qui s’ignore ».
      La CSST prend le contrepied de cette sentence et condamne ceux pour qui elle a été créée. Pour elle, toute personne malade ou accidentée du travail est un bien portant qui tente de frauder.
      La compensation pour les accidents de travail ou les maladies industrielles est la plus ancienne des politiques constituant le filet de sécurité sociale du Québec. Antérieure à la pension de vieillesse, à l’assurance-chômage, à la rente du Québec, à l’aide sociale, apparue avant même le Secours direct instauré lors de la Crise de 1929, elle est pourtant la plus décriée des politiques sociales et parfois la moins profitable à sa clientèle.
      Ce paradoxe (être une nuisance plutôt qu’un appui envers ceux qu’elle devrait aider) devient compréhensible si l’on considère que les politiques sociales sont peut-être avant tout des mesures de contrôle social. C’est-à-dire des miettes données à la population pour atténuer le mécontentement et éviter des cožts plus élevés.
      Au début des années 80, des analyses ont montré la vraie nature et le vrai rôle des politiques sociales : Crise économique et contrôle social (Claude Larivière), Du pain et des services (Frédéric Leseman), Les politiques sociales et les travailleurs (Michel Pelletier et Yves Vaillancourt). Ces textes, voulant concilier critique radicale et rigueur théorique, manquaient toutefois d’un certain côté human interest qui illustrerait les conséquences de ces mesures dans la vraie vie.
      Deux parutions récentes dénoncent l’arbitraire et l’absurdité de certains comportements de la CSST.
      Dans La peau des autres, le docteur Roch Banville livre ses réflexions inspirées par plus de 15 ans de pratique médicale consacrée à la défense des travailleurs accidentés. Comme Norman Bethune en son temps, il n’hésite pas à dénoncer ses collègues médecins au service du pouvoir établi. Ces médecins appointés par la Commission peuvent, sans examiner le patient et uniquement sur la base de rapports, contester les diagnostics des médecins traitants, réduire les pourcentages d’incapacité, se prononcer sur la nature et la durée des traitements et, donc, sur le moment du retour au travail. Tout cela dans le but de réduire les cožts de la Commission.
      Émile Boudreau, dans Condamné au suicide, relate 24 ans de la vie d’un briqueteur. Après une chute de 35 pieds (talons émiettés, pieds fracturés), il subira six autres accidents en 18 ans parce que le premier a été mal soigné et qu’il a repris un métier trop exigeant physiquement dans la construction. Perdu dans les méandres parfois incompréhensibles de la Commission, il deviendra un temps alcoolique et dépressif, et se suicidera.
      En incapacité totale temporaire (jargon de la CSST), on le coupe parce qu’il ne cherche pas de travail. Pour guérir de son alcoolisme, il entre en thérapie (réussie) à ses frais, mais on le coupe encore durant ce mois de thérapie : il n’était pas en recherche active d’emploi. N’ayant qu’une cinquième année et plus aucune résistance physique, la Commission le force à faire du taxi alors qu’il ne peut se déplacer qu’avec des béquilles. Il recevra une compensation de la CSST en complément d’un revenu de travail : la différence entre le salaire avant l’accident et un nouvel emploi (le hic ? S’il ne travaille pas, il ne reçoit rien !). Si c’était de la fiction, tout cela serait amusant pour qui aime Kafka, mais c’était hélas ! la réalité.
      Le vrai drame de Gaétan Dugal – c’est son nom –, c’est qu’il avait en face de lui la CSST dans sa vraie nature : un problème qui se prend pour une solution.

BANVILLE, Roch, La peau des autres, Lanctôt Éditeur (préface de Émile Boudreau)

BOUDREAULT, Émile Boudreau, Condamné au suicide, L’aut’JOURNAL (préface de Roch Banville)