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« Il
y a quelque chose de pourri au royaume du Danemark »
Shakespeare, Hamlet
Et pas seulement au royaume du Danemark ! Dans
son chef-duvre satirique Knock ou le Triomphe de la médecine,
Jules Romains fait dire à son personnage : « Tout
homme bien portant est un malade qui signore ».
La CSST prend le contrepied de cette sentence
et condamne ceux pour qui elle a été créée.
Pour elle, toute personne malade ou accidentée du travail est un
bien portant qui tente de frauder.
La compensation pour les accidents de travail
ou les maladies industrielles est la plus ancienne des politiques constituant
le filet de sécurité sociale du Québec. Antérieure
à la pension de vieillesse, à lassurance-chômage,
à la rente du Québec, à laide sociale, apparue
avant même le Secours direct instauré lors de la Crise de
1929, elle est pourtant la plus décriée des politiques sociales
et parfois la moins profitable à sa clientèle.
Ce
paradoxe (être une nuisance plutôt quun appui envers
ceux quelle devrait aider) devient compréhensible si lon
considère que les politiques sociales sont peut-être avant
tout des mesures de contrôle social. Cest-à-dire des
miettes données à la population pour atténuer le
mécontentement et éviter des cožts plus élevés.
Au début des années 80, des
analyses ont montré la vraie nature et le vrai rôle des politiques
sociales : Crise économique et contrôle social (Claude
Larivière), Du pain et des services (Frédéric
Leseman), Les politiques sociales et les travailleurs (Michel Pelletier
et Yves Vaillancourt). Ces textes, voulant concilier critique radicale
et rigueur théorique, manquaient toutefois dun certain côté
human interest qui illustrerait les conséquences de ces mesures
dans la vraie vie.
Deux parutions récentes dénoncent
larbitraire et labsurdité de certains comportements
de la CSST.
Dans La peau des autres, le docteur
Roch Banville livre ses réflexions inspirées par plus de
15 ans de pratique médicale consacrée à la défense
des travailleurs accidentés. Comme Norman Bethune en son temps,
il nhésite pas à dénoncer ses collègues
médecins au service du pouvoir établi. Ces médecins
appointés par la Commission peuvent, sans examiner le patient et
uniquement sur la base de rapports, contester les diagnostics des médecins
traitants, réduire les pourcentages dincapacité, se
prononcer sur la nature et la durée des traitements et, donc, sur
le moment du retour au travail. Tout cela dans le but de réduire
les cožts de la Commission.
Émile
Boudreau, dans Condamné au suicide, relate 24 ans de la
vie dun briqueteur. Après une chute de 35 pieds (talons émiettés,
pieds fracturés), il subira six autres accidents en 18 ans parce
que le premier a été mal soigné et quil a repris
un métier trop exigeant physiquement dans la construction. Perdu
dans les méandres parfois incompréhensibles de la Commission,
il deviendra un temps alcoolique et dépressif, et se suicidera.
En incapacité totale temporaire
(jargon de la CSST), on le coupe parce quil ne cherche pas de travail.
Pour guérir de son alcoolisme, il entre en thérapie (réussie)
à ses frais, mais on le coupe encore durant ce mois de thérapie :
il nétait pas en recherche active demploi. Nayant
quune cinquième année et plus aucune résistance
physique, la Commission le force à faire du taxi alors quil
ne peut se déplacer quavec des béquilles. Il recevra
une compensation de la CSST en complément dun revenu de travail :
la différence entre le salaire avant laccident et un nouvel
emploi (le hic ? Sil ne travaille pas, il ne reçoit
rien !). Si cétait de la fiction, tout cela serait amusant
pour qui aime Kafka, mais cétait hélas ! la réalité.
Le vrai drame de Gaétan Dugal cest
son nom , cest quil avait en face de lui la CSST
dans sa vraie nature : un problème qui se prend pour une solution.
BANVILLE, Roch, La peau des autres,
Lanctôt Éditeur (préface de Émile Boudreau)
BOUDREAULT, Émile Boudreau, Condamné
au suicide, LautJOURNAL (préface de Roch Banville)
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